L’indépendance de Maurice : le 12 mars 1968 et ce qu’il signifie aujourd’hui
Chaque année, le 12 mars, l’île Maurice célèbre sa Fête nationale. Les drapeaux flottent, les cérémonies officielles se déroulent au Champ de Mars à Port-Louis, et les écoliers récitent des textes sur Sir Seewoosagur Ramgoolam. Mais derrière le protocole et les discours, il y a une histoire longue, tendue, et franchement captivante : celle d’une île qui a mis des décennies à arracher son droit à se gouverner elle-même.
Avant l’indépendance : une île passée de main en main
Maurice n’a pas toujours appartenu à quelqu’un. Avant les premières colonisations, l’île était inhabitée, visitée seulement par des marins arabes et malais au fil des siècles. Les Portugais la repèrent en 1507 sans s’y installer. Les Hollandais tentent de la coloniser à deux reprises, entre 1638 et 1710, sans succès durable : ils rebaptisent l’île « Mauritius » en hommage au prince Maurice de Nassau, mais finissent par l’abandonner.
C’est la France qui s’y installe vraiment en 1715, sous le nom d’Île de France. Les Français développent Port-Louis, font venir des esclaves d’Afrique et de Madagascar pour cultiver la canne à sucre, et transforment l’île en base navale stratégique dans l’océan Indien. Pendant près d’un siècle, l’île prospère. La culture française s’enracine profondément : l’architecture, la langue, la cuisine, les noms de rues.
En 1810, les Britanniques prennent l’île lors des guerres napoléoniennes. Le traité de capitulation est signé, et la France cède officiellement Maurice à la Grande-Bretagne en 1814 par le traité de Paris. Les Britanniques gardent l’île sous le nom de « Mauritius » et maintiennent l’essentiel des lois françaises, du droit civil et du Code Napoléon – une particularité juridique qui persiste encore aujourd’hui dans certains domaines.
Après l’abolition de l’esclavage en 1835, les Britanniques font venir des travailleurs sous contrat d’Inde, principalement du Bihar et du Tamil Nadu. En quelques décennies, cette immigration massive recompose entièrement la démographie de l’île. C’est ce brassage forcé, traumatique, mais finalement fondateur, qui explique la société mauricienne telle qu’elle est : pluriethnique, plurireligieuse, plurilingue.
Le chemin vers l’indépendance
Le mouvement vers l’indépendance ne s’est pas fait du jour au lendemain. Dans les années 1930 et 1940, les premières organisations syndicales et politiques commencent à réclamer de meilleures conditions de travail pour les ouvriers des champs de canne à sucre. Parmi les figures de cette époque, le docteur Maurice Curé et le jeune Seewoosagur Ramgoolam se distinguent.
Ramgoolam, né en 1900 dans une famille d’origine indienne, fait ses études de médecine à Londres dans les années 1930. Il y fréquente les cercles nationalistes, croise des figures du mouvement indépendantiste indien, et revient à Maurice avec une conviction : l’île doit un jour se gouverner seule. Il fonde le Parti Travailliste mauricien et devient progressivement la figure centrale du mouvement indépendantiste.
Dans les années 1950 et 1960, la question de l’indépendance divise profondément la société mauricienne. Une partie de la population, notamment au sein des communautés franco-mauricienne et créole, préfère le maintien dans le Commonwealth sous forme d’association ou d’intégration à la Grande-Bretagne. On redoute que l’indépendance ne profite qu’à la majorité hindoue et ne laisse les minorités sans protection. Ces tensions sont réelles et ne doivent pas être minimisées.
En 1965, la Grande-Bretagne accepte le principe de l’indépendance mais exige un accord politique local. Les négociations aboutissent lors de la conférence de Lancaster House à Londres en 1965 : Maurice obtiendra l’indépendance, en échange de la cession de l’archipel des Chagos aux Britanniques – une décision dont les conséquences géopolitiques sont encore débattues aujourd’hui. Les Chagossiens seront déplacés de force pour permettre la construction de la base militaire de Diego Garcia. C’est une blessure qui n’est pas encore refermée.
En 1967, les élections générales servent de référendum de facto : les partisans de l’indépendance, menés par le Parti Travailliste de Ramgoolam, l’emportent avec une courte majorité. Le résultat montre à quel point le pays est divisé, mais la décision est prise.
Le 12 mars 1968
Le 12 mars 1968, à minuit, le drapeau britannique est amené pour la dernière fois. Le nouveau drapeau mauricien – quatre bandes horizontales rouge, bleu, jaune et vert – est hissé pour la première fois. Sir Seewoosagur Ramgoolam devient le premier Premier ministre d’une Maurice indépendante. La princesse Alexandra représente la reine d’Angleterre lors des cérémonies officielles.
Les quatre couleurs du drapeau sont souvent expliquées ainsi : le rouge pour la lutte et l’indépendance, le bleu pour l’océan Indien, le jaune pour la lumière de la liberté et pour la canne à sucre, le vert pour la végétation de l’île. Ces interprétations ne sont pas officiellement gravées dans le marbre, mais elles ont été adoptées par l’usage.
Maurice reste membre du Commonwealth et conserve la reine d’Angleterre comme chef d’État pendant 24 ans encore. Le 12 mars 1992 – date choisie non par hasard -, Maurice est proclamée République. Le premier président de la République est Veerasamy Ringadoo. Le pays coupe son dernier lien formel avec la couronne britannique, tout en restant membre du Commonwealth.
Sir Seewoosagur Ramgoolam : le père de la nation
On ne peut pas évoquer l’indépendance de Maurice sans parler longuement de Ramgoolam, surnommé le « Père de la Nation ». Il a dirigé le pays pendant les deux premières décennies qui ont suivi l’indépendance, entre 1968 et 1982. Son bilan est contrasté, comme souvent pour les figures fondatrices : des avancées sociales indéniables – école gratuite, soins gratuits, développement des infrastructures – mais aussi des années où la presse fut muselée et les libertés restreintes.
Il perd les élections de 1982 face à Anerood Jugnauth, dans ce qui reste l’un des tournants politiques les plus importants de l’histoire du pays. Ramgoolam meurt en 1985. Son fils, Navin Ramgoolam, prendra le relais politique plusieurs décennies plus tard.
L’aéroport international de Maurice porte son nom : Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport, connu sous le code MRU. C’est souvent la première chose que lisent les visiteurs en arrivant à Maurice.
La Fête nationale aujourd’hui
Chaque 12 mars, les célébrations officielles ont lieu au Champ de Mars, l’hippodrome historique de Port-Louis. La cérémonie comprend le lever du drapeau, des discours officiels, un défilé militaire et policier, et souvent un survol d’avions. La journée est fériée, les commerces ferment, et les familles se retrouvent.
C’est aussi l’occasion de voir Maurice sous un autre angle : une île qui a traversé l’esclavage, le travail forcé, des dizaines d’années de colonisation, et qui en est sortie avec une démocratie stable, une économie diversifiée et une paix sociale qui, malgré ses tensions, reste un exemple dans la région.
Ce n’est pas un trajet sans accroc. Les inégalités existent, les débats sur la représentation communautaire sont permanents, et le dossier des Chagos continue de diviser. Mais il y a quelque chose d’indéniable dans cette date du 12 mars : une île qui n’avait rien – ni ressources naturelles particulières, ni profondeur historique propre, ni accès continental – a choisi de construire quelque chose.
Ce que représente cette date pour les expatriés qui vivent ici
Quand on s’installe à Maurice en tant qu’étranger, on arrive dans un pays qui a une histoire. Pas l’histoire lisse des brochures touristiques, mais une histoire complexe, avec des traumas, des injustices et des victoires. La Fête nationale, c’est un rappel utile : ce pays n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. Il a fallu des gens pour le bâtir, des combats pour l’arracher, et des compromis douloureux pour tenir ensemble des communautés que tout aurait pu séparer.
Si vous êtes à Maurice le 12 mars, allez au moins assister aux cérémonies du Champ de Mars. Ou promenez-vous dans les rues de Port-Louis et regardez les drapeaux. C’est une journée qui mérite d’être comprise, pas seulement observée.
Pour en savoir plus sur la culture et l’histoire de l’île, consultez notre guide sur la culture mauricienne. Et si vous souhaitez vous installer à Maurice durablement, notre guide d’expatriation vous donnera les bases pratiques pour commencer.
